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Depuis fin 2022, l’IA n’est plus un sujet innovation. C’est devenu un outil de production : RH, service client, marketing, analyse de données, relation commerciale. L’IA générative n’a pas seulement accéléré la technologie : elle a accéléré les usages. Et mécaniquement… les risques.
L’Union européenne a donc dégainé un cadre inédit : le règlement (UE) 2024/1689, plus connu sous le nom d’AI Act. Le texte encadre le développement, la mise sur le marché et l’utilisation des systèmes d’IA, avec une logique proche du RGPD : créer de la confiance, harmoniser les règles dans le marché unique, et rendre les acteurs responsables, y compris hors UE lorsque leurs systèmes sont mis sur le marché européen ou que leurs résultats sont utilisés dans l’Union.
Pour les entreprises, la question n’est plus “pour ou contre”. Elle est très pragmatique : quels outils IA j’utilise (ou je vends), dans quelle catégorie de risque ils tombent, et quelles obligations je dois être capable de prouver. Décryptage.
Mise à jour – août 2026
Le règlement (UE) 2026/1744, souvent appelé AI Omnibus, est entré en vigueur le 27 juillet 2026. Il modifie plusieurs dispositions de l’AI Act, notamment le calendrier applicable aux systèmes d’IA à haut risque. Depuis le 2 août 2026, une grande partie du règlement est par ailleurs applicable, dont les obligations de transparence de l’article 50.
L’AI Act n’est pas sorti d’un chapeau bruxellois. Il est le résultat de trois années de négociations, accélérées par l’irruption de l’IA générative et l’explosion des usages. Derrière ce texte, une question très politique, et très économique : comment laisser l’IA se déployer sans transformer le marché en Far West réglementaire ?
Recrutement, crédit, assurance, orientation, triage médical, justice, surveillance… L’intelligence artificielle intervient désormais au cœur de décisions sensibles : elle classe, filtre, hiérarchise, parfois arbitre. À ce niveau-là, une erreur ou un biais ne reste pas un problème technique : c’est un enjeu juridique, social et économique.
Pour exemple, Amazon a abandonné un outil de recrutement basé sur l’IA après avoir constaté qu’il défavorisait les candidatures féminines (biais appris à partir des données historiques). Source : Reuters.
L’IA générative a fait sauter les barrières d’entrée. En quelques mois, des outils capables de produire du texte, des images ou du code se sont retrouvés au cœur des organisations, souvent sans gouvernance, sans documentation, et avec des zones grises (droits d’auteur, données personnelles, deepfakes).
En 2024, 65 % des organisations interrogées déclaraient déjà utiliser régulièrement l’IA générative. Source : McKinsey (The State of AI).
Tous les systèmes d’IA n’exposent pas au même niveau de risque. L’Europe a donc choisi une approche graduée :
Le texte vise une IA dite digne de confiance : plus robuste, plus transparente, mieux supervisée. L’enjeu n’est pas d’empêcher l’innovation, mais d’éviter que l’IA se développe au prix de la discrimination, de la manipulation, ou d’une automatisation aveugle de décisions à fort impact.
« Le présent règlement vise à promouvoir l’adoption d’une intelligence artificielle (IA) axée sur l’humain et digne de confiance […]. » (Règlement (UE) 2024/1689, article 1)
Cette stratégie n’est pas nouvelle. Le RGPD a déjà servi de modèle : un standard européen harmonisé, imposé à tous les acteurs du marché unique. Et il a été appliqué immédiatement : dès la première année, les autorités de protection des données de l’EEE avaient enregistré plus de 144 000 demandes et plaintes et plus de 89 000 notifications de violations de données.
Preuve qu’un règlement européen n’est pas qu'un cadre théorique : il déclenche du contrôle, des obligations et des preuves à produire, exactement la logique de l’AI Act.
Une idée reçue circule encore : « l’AI Act vise surtout les géants de la tech ». En réalité, le règlement couvre toute la chaîne de valeur de l’IA, de la mise sur le marché à l’usage en entreprise. Il ne concerne pas seulement ceux qui développent l’IA, mais aussi ceux qui la commercialisent, la distribuent ou la déploient dans des processus sensibles.
Le règlement distingue plusieurs catégories d’acteurs, regroupées sous le terme d’« opérateurs ». Dans la pratique, quatre familles sont particulièrement concernées :
Une portée extraterritoriale
L’AI Act fonctionne sur une logique extraterritoriale : une entreprise située hors UE est concernée dès lors que son système d’IA est mis sur le marché européen ou que ses résultats sont utilisés dans l’Union (AI Act, article 2 - Champ d’application).
Cette définition est déterminante : c’est elle qui permet de trancher si votre outil entre (ou non) dans le champ du règlement.
Un système d’IA est « un système automatisé qui est conçu pour fonctionner à différents niveaux d’autonomie et peut faire preuve d’une capacité d’adaptation après son déploiement, et qui, pour des objectifs explicites ou implicites, déduit, à partir des entrées qu’il reçoit, la manière de générer des sorties telles que des prédictions, du contenu, des recommandations ou des décisions qui peuvent influencer les environnements physiques ou virtuels » (Règlement (UE) 2024/1689, article 3 — Définitions).
Donc, un système d’IA, au sens du règlement, correspond à un outil capable de :
En conséquence, dès lors qu’un logiciel analyse des données pour proposer ou trancher, et pas uniquement exécuter une règle prédéfinie, il peut relever de la définition d’un système d’IA.
Voici quelques exemples d’outils généralement considérés (ou non) comme des systèmes d’IA au sens du règlement.
| Catégorie | Exemples | À retenir |
|---|---|---|
| Généralement considéré comme un système d’IA |
|
Ces outils analysent des données pour produire des recommandations, contenus ou décisions. |
| Pas automatiquement une IA au sens du règlement |
|
Ces outils appliquent des règles prédéfinies sans inférence autonome. |
À retenir
Dès qu’un outil apprend, infère, recommande ou classe avec une logique autonome, il peut entrer dans le champ de l’AI Act : il faut alors évaluer son niveau de risque et identifier les obligations associées.
Tout l’AI Act repose sur un principe : toutes les IA ne présentent pas le même niveau de risque. Le règlement ne traite donc pas l’intelligence artificielle en bloc. Il classe les systèmes selon leur impact potentiel sur la santé, la sécurité et les droits fondamentaux, et adapte les règles en conséquence : interdiction, obligations strictes, obligations de transparence… ou simple incitation aux bonnes pratiques.
Le règlement trace une ligne rouge. Certains usages sont considérés comme incompatibles avec les valeurs européennes : ils sont interdits, car jugés trop dangereux ou trop attentatoires aux droits fondamentaux.
| Pratique | Ce que le règlement interdit |
|---|---|
| Techniques manipulatrices et trompeuses | Techniques subliminales, manipulatrices ou trompeuses visant à altérer substantiellement le comportement d’une personne ou d’un groupe et susceptibles de provoquer un préjudice important. |
| Exploitation des vulnérabilités | Exploitation des vulnérabilités liées à l’âge, au handicap ou à une situation sociale ou économique particulière, avec un effet préjudiciable. |
| Notation sociale | Évaluation ou classification de personnes sur la base de leur comportement social ou de caractéristiques personnelles lorsqu’elle conduit à un traitement défavorable injustifié ou disproportionné. |
| Prédiction d’infractions sur profilage | Évaluation ou prédiction du risque qu’une personne commette une infraction pénale uniquement sur la base de son profilage, de ses traits de personnalité ou de ses caractéristiques. |
| Moissonnage d’images faciales | Constitution ou extension de bases de données de reconnaissance faciale par collecte non ciblée d’images provenant d’internet ou de la vidéosurveillance. |
| Reconnaissance des émotions | Utilisation de systèmes destinés à inférer les émotions sur le lieu de travail ou dans les établissements d’enseignement, sauf raisons médicales ou de sécurité. |
| Catégorisation biométrique sensible | Certaines catégorisations biométriques visant à déduire ou inférer des caractéristiques sensibles comme les opinions politiques, les convictions religieuses ou l’orientation sexuelle. |
| Biométrie à distance en temps réel | Identification biométrique à distance en temps réel dans les espaces accessibles au public à des fins répressives, sauf exceptions strictement encadrées. |
Une nouvelle interdiction à partir du 2 décembre 2026
L’AI Omnibus ajoute des interdictions visant certains systèmes d’IA qui génèrent ou manipulent des contenus intimes ou sexuellement explicites réalistes représentant une personne identifiable sans son consentement, ainsi que des contenus relatifs à des abus sexuels sur enfants. Ces nouvelles dispositions s’appliqueront à partir du 2 décembre 2026.
Deuxième étage de la fusée : le haut risque. Ici, le règlement n’interdit pas : il encadre lourdement.
Un système peut notamment être classé à haut risque lorsqu’il relève des cas d’usage prévus par l’article 6 et l’annexe III, dans des domaines où une erreur, un biais ou une défaillance peut avoir des conséquences graves : sécurité, accès à l’emploi, services essentiels, droits fondamentaux.
L’annexe III cite notamment des usages dans :
| Domaine | Exemples de systèmes concernés |
|---|---|
| Emploi & travailleurs | Tri de CV, classement de candidatures, outils d’évaluation automatisée, suivi ou évaluation des performances. |
| Éducation & formation | Admission, accès à un établissement, évaluation des acquis, orientation ou détermination du niveau d’une personne. |
| Infrastructures critiques | Systèmes utilisés comme composants de sécurité pour certaines infrastructures critiques, notamment dans l’énergie, l’eau ou les transports. |
| Services essentiels | Évaluation de solvabilité et accès au crédit, ainsi que certaines évaluations de risque et tarifications en assurance vie et santé. |
| Biométrie | Certains systèmes d’identification biométrique à distance, de catégorisation biométrique ou de reconnaissance des émotions. |
| Migration & frontières | Évaluation de certains risques, traitement de demandes d’asile, de visas ou contrôle aux frontières. |
| Application de la loi & justice | Certains systèmes utilisés pour l’application de la loi ou pour assister une autorité judiciaire dans la recherche et l’interprétation des faits et du droit. |
Le calendrier du haut risque a changé
Les exigences prévues pour ces systèmes n’ont pas disparu, mais l’AI Omnibus a repoussé leur entrée en application : 2 décembre 2027 pour les systèmes à haut risque relevant de l’annexe III et 2 août 2028 pour ceux relevant de l’article 6, paragraphe 1, et de l’annexe I.
Pour les systèmes concernés, le règlement prévoit notamment : gestion des risques, gouvernance des données, documentation technique, traçabilité, supervision humaine, robustesse, cybersécurité… bref, une conformité par la preuve.
Troisième niveau : les systèmes à risque limité. Ici, le cœur n’est pas la conformité technique, mais l’information. Les obligations de transparence prévues à l’article 50 s’appliquent depuis le 2 août 2026.
Le règlement impose notamment :
L'enjeu étant de permettre à l’utilisateur de prendre une décision éclairée.
À retenir
L’AI Act n’impose pas de signaler indistinctement tout contenu produit avec l’aide d’une IA. Les obligations varient selon le type de contenu, le système utilisé, le rôle de l’acteur et le contexte de diffusion.
La majorité des systèmes d’IA utilisés aujourd’hui relèvent de ce niveau : filtres antispam, IA de jeux vidéo, outils de recommandation basiques, usages sans impact sensible…
Pour ces systèmes, le règlement n’impose pas d’obligations lourdes du seul fait de leur niveau de risque. En revanche, certaines règles générales peuvent toujours s’appliquer et le texte encourage des démarches volontaires : codes de conduite, bonnes pratiques de transparence, documentation minimale, etc.
L’AI Act est déjà entré en vigueur, mais il ne s’applique pas en une fois. Le règlement prévoit une mise en œuvre progressive, avec plusieurs échéances qui déclenchent des interdictions ou des obligations selon les cas d’usage. Le calendrier du haut risque a par ailleurs été repoussé par l’AI Omnibus en juillet 2026.
2 février 2025
Les principales pratiques d’IA interdites deviennent applicables. Les fournisseurs et déployeurs doivent également prendre des mesures pour soutenir le développement de la maîtrise de l’IA des personnes qui utilisent des systèmes d’IA pour leur compte.
2 août 2025
Les obligations spécifiques visant les fournisseurs de modèles d’IA à usage général (GPAI) entrent en application : documentation, informations destinées aux acteurs en aval, respect du droit d’auteur et obligations renforcées pour les modèles présentant un risque systémique.
2 août 2026
Une grande partie de l’AI Act est désormais applicable, notamment les obligations de transparence de l’article 50. La Commission peut également contrôler le respect des obligations applicables aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général.
2 décembre 2027
Les principales exigences du chapitre III deviennent applicables aux systèmes d’IA à haut risque relevant de l’annexe III : recrutement, éducation, accès à certains services essentiels, biométrie, justice…
2 août 2028
Les exigences correspondantes deviennent applicables aux systèmes à haut risque intégrés à certaines catégories de produits réglementés relevant de l’article 6, paragraphe 1, et de l’annexe I.
À noter pour fin 2026
Le 2 décembre 2026 marque aussi l’application des nouvelles interdictions introduites par l’AI Omnibus. Certains systèmes génératifs mis sur le marché avant le 2 août 2026 bénéficient également jusqu’à cette date d’une période transitoire pour certaines obligations de marquage.
Bacs à sable réglementaires : la carte innovation du règlement
Les bacs à sable réglementaires (AI regulatory sandboxes) sont prévus par l’AI Act afin de permettre le développement, l’entraînement, la mise à l’essai et la validation de systèmes d’IA dans un cadre supervisé (Règlement (UE) 2024/1689, articles 57 et 58).
L’AI Act prévoit des amendes administratives (article 99) avec trois plafonds principaux :
PME / start-up
Le règlement prévoit un mécanisme plus proportionné : le plafond d’amende retenu correspond au montant le plus faible entre le forfait (ex. 35 M€) et le pourcentage du chiffre d’affaires mondial (ex. 7 %).
Vous souhaitez mieux comprendre l’AI Act et ses obligations ?
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Voir les formations AI ActOui. L’AI Act est un règlement européen, donc il s’applique directement dans tous les États membres, sans transposition nationale.
En revanche, son application est progressive. Certaines dispositions s’appliquent déjà depuis 2025 et 2026, tandis que les principales exigences relatives aux systèmes d’IA à haut risque entreront en application le 2 décembre 2027 pour les systèmes de l’annexe III et le 2 août 2028 pour ceux relevant de l’annexe I.
Oui, potentiellement. L’AI Act ne concerne pas seulement les entreprises qui développent des systèmes d’IA. Il peut aussi s’appliquer aux organisations qui les utilisent dans leurs activités. Tout dépend surtout de l’usage réel.
En pratique, même lorsqu’il s’agit d’un outil développé par un tiers, il est utile de pouvoir répondre à quelques questions simples : où l’IA intervient-elle ? sur quelles données ? quel impact peut-elle avoir sur les personnes ? qui contrôle son utilisation ?
Le contrôle repose sur des autorités nationales compétentes, dont les missions peuvent varier selon le type de système d’IA et le secteur concerné.
En France, la CNIL est déjà chargée du contrôle de certains usages interdits de l’IA et intervient également lorsque des traitements de données personnelles sont concernés. D’autres autorités sectorielles peuvent être compétentes selon les systèmes.
Au niveau européen, la gouvernance repose notamment sur la Commission européenne, le Bureau européen de l’IA et le Comité européen de l’IA. Le Bureau de l’IA joue en particulier un rôle important dans la supervision des modèles d’IA à usage général.
L’article 4 de l’AI Act impose aux fournisseurs et aux déployeurs de systèmes d’IA de prendre des mesures pour développer la maîtrise de l’IA de leur personnel et des autres personnes qui utilisent ces systèmes pour leur compte.
Ces mesures doivent tenir compte des connaissances, de l’expérience, de la formation des personnes, du contexte dans lequel l’IA est utilisée et des personnes susceptibles d’être affectées.
Depuis l’AI Omnibus de 2026, le texte précise toutefois qu’il n’est pas nécessaire de garantir à chaque personne un niveau déterminé ou « suffisant » de maîtrise de l’IA. Il n’impose pas non plus une formation identique pour tous, un nombre d’heures précis ou une certification obligatoire.
Pour aller plus loin : IA Act : vers une obligation de formation pour toutes les entreprises ?
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